La culpabilité et la honte

Sep 29, 2022

Par Dr Jici Lord-Gauthier, Psy.D.


Dans le langage courant, nous avons tendance à parler de culpabilité ou de honte pour décrire des sentiments interchangeables. Cependant, la culpabilité et la honte sont deux expériences la fois distinctes et intimement reliées. Une culpabilité qui vieillit mal risque de se transformer en honte, et une honte profonde peut nous amener à nous sentir coupable du fait même d’exister. C’est dans cet élan que je vous propose d’explorer ces deux sentiments si communs et si éprouvants en même temps.

Le vase de la culpabilité ou de la honte


Imaginez que vous êtes en visite chez des ami.e.s. Vous êtes heureux ou heureuse de vous retrouver après une longue période de confinement et de trinquer à la bonne santé de chacun.e. Tout le monde est content de se voir, de se raconter de bonnes nouvelles, puis de ventiler sur tout ce qui se passe de mal (et de bien aussi) dans le monde actuellement.


Pendant la soirée, vous vous retirez pour aller à la salle de bain et en vous rendant, vous accrochez un beau et grand vase décoratif. Il tombe durement sur le plancher. Vous le ramassez rapidement en voulant faire incognito. Personne ne vous a vu. En l’attrappant, par contre, vous voyez apparaître une grosse fissure : vous venez de le casser.


Comment vous sentez-vous? Mal? Attendez, car au même moment, vous vous rappelez que c’est un vase qui avait une valeur hautement sentimentale pour votre ami : c'est le dernier souvenir qu’il lui restait de sa grand-mère défunte, de qui il était très proche. Comment ce détail vous fait-il maintenant sentir? Encore plus mal? Les chances sont que le sentiment qui vous habite s’appelle la culpabilité. 


Que seriez-vous tenté.e de faire à partir de là? Êtes-vous plus du genre à vous excuser immédiatement et sincèrement à votre ami en plus de proposer une réparation pour cet accident? Ou êtes-vous plutôt du genre à faire comme si de rien n'était, et à ne jamais, au grand jamais, le dire à votre ami?


La question sous-jacente est : Qu'allez-vous faire avec votre sentiment de culpabilité? Allez-vous vous y exposer, tolérer le malaise suscité, et offrir une réconciliation? Ou allez-vous éviter de vous sentir coupable en cachant les faits, et potentiellement entrer dans une trajectoire menant à la honte, à la distance affective, ou pire? 


L'utilité de la culpabilité et de la honte


Si la culpabilité est un sentiment de malaise par rapport à une action transgressive que nous avons faite (« j’ai fait la mauvaise chose »), la honte est un sentiment de malaise identitaire par rapport à soi-même (« je suis une mauvaise personne »). La culpabilité vient souvent avec un désir de réparation pour rétablir un équilibre moral, tandis que la honte vient généralement avec une envie de se cacher, ou de voiler la réalité pour protéger notre estime de soi et pour se préserver face au regard négatif d’autrui.


Contrairement à la peur, la joie, la tristesse ou la colère, la culpabilité et la honte seraient des émotions apprises. Nous apprenons à nous sentir coupables et honteux.ses à travers notre éducation au sein de la société, de l’école, de notre famille, mais aussi de nos relations interpersonnelles. Loin d’être strictement une source de souffrance, ces deux sentiments servent à développer une boussole morale pour nous dissuader d’entreprendre certaines actions nocives envers nous-mêmes, envers autrui ou au sein de la société. Une absence radicale de culpabilité ou de honte pourrait être tout à fait néfaste pour soi-même, pour les gens autour de nous et ultimement pour l'équilibre social. Au fond, la culpabilité et la honte existent pour nous aider à vivre harmonieusement en société comme en groupe.


Même si la culpabilité et la honte ont une fonction et même une utilité, nous savons toutefois que ces deux expériences peuvent au contraire être écrasantes, paralysantes et profondément destructrices. Ressentir de la culpabilité, cela peut parfois nous amener à nous persécuter intérieurement pour de petites imperfections ou de petites fautes, voire simplement pour être la personne que nous sommes. Et ressentir de la honte, cela peut aller parfois jusqu’à détester des parties de soi-même, avoir envie de disparaître ou carrément prendre fuite par peur que nos parties « sombres »et « laides » soient vues par autrui.


Et si il existait une façon de déjouer ces sentiments inconfortables et de préserver notre estime de soi malgré leur présence, cela ne vaudrait-il pas la peine d’essayer une nouvelle stratégie?


Déjouer la culpabilité et la honte


Qu’est-ce qui a tendance à nous faire sentir coupable, au juste? Des transgressions réelles, mais aussi et surtout des transgressions imaginaires : des infractions en pensées, des interdits intériorisés, des punitions anticipées, etc. Comme s’il survenait régulièrement un procès injuste dans notre tête, avec un jury complètement biaisé et destiné, au fond, à ce que l’accusé pâtisse continuellement.


Et qu’est-ce qui nous fait honte exactement? Ça peut être des petites ou des grandes choses, mais surtout des petites choses devenant de grandes choses. À tous les jours, nous intériorisons consciemment et inconsciemment des pressions externes nous amenant à nous juger ou à évaluer négativement, par exemple, des parties de notre corps, des comportements que nous avons ou des traits de notre personnalité. Parfois, cela peut aller jusqu'à devenir un complexe où nous cherchons continuellement à éviter que ces parties soient perçues, et donc à les cacher de la vue d’autrui.


À la racine de cette honte, nous sommes parfois forcé.e.s de rechercher dans des chapitres passés de notre histoire vie. Par exemple, peut-être s’est-on moqués de nous car nous étions un.e enfant sensible, et que cela nous a amené à développer une carapace endurcie nous rendant insensible à toute émotion. Ou peut-être avons-nous refoulé certains de nos besoins ou désirs car nous les avons cru anormaux et exagérés, les gardant ainsi dans une intériorité secrète et à l’abri du regard d’autrui, dans l’attente angoissante d’être cerné.e dans notre imposture. 


Nous voyons dans ces exemples comment la culpabilité et la honte peuvent sournoisement parasiter notre santé psychologique, et plus spécifiquement estime de soi et notre capacité à se lier authentiquement à autrui.


S’il y a un travail à faire pour réduire l’excès de culpabilité ou de honte dans nos vies, il s'agit de faire le contraire de ce que ces sentiments nous dictent : exposer notre propre honte, avoir des conversations transparentes et authentiques sur ce qui nous fait honte ou ce qui nous fait sentir coupable, proposer malgré le malaise une réparation là où il y a eu bris, s'ouvrir à ses propres défauts afin de ne plus être emprisonné.e.s par eux, et ultimement réaliser que les autres partagent aussi ces douloureux sentiments dans leur vie privée. En reconnaissant un peu plus ouvertement nos sources de culpabilité et honte plutôt que de les cacher, on apprend à mieux les tolérer, puis un jour, peut-être, à les aimer comme étant des parties de soi-même, de cette histoire qui est la nôtre.


Qui plus est, s'il y a transgression réelle, le fait de s'ouvrir à ce sujet ouvre aussi une possibilité de travailler vers le pardon et d’apprendre à vivre avec nos propres erreurs, mais aussi de se reconnecter avec nos valeurs et de s’améliorer en tant que personne. Car, en effet, le sentiment de culpabilité met en lumière nos valeurs, il nous indique notre Nord et nous motive à ne pas auto-saboter ce qui nous tient à coeur. Puis rappelons-nous qu'il y a aussi des hontes qui sont utiles : par exemple, j’aurais honte de faire une action objectivement odieuse, ou de dire une parole absolument abominable. Quand je ressens de la honte « raisonnable », mon alarme le détecte et me signale que je ne suis peut-être pas à mon meilleur, pour moi-même ou pour autrui.


Mais la plupart des culpabilités et des hontes qui parasitent notre estime de soi sont souvent irrationnelles, inutiles et infondées. En ouvrant nos fenêtre internes et en exposant un peu plus nos nos culpabilités et nos hontes à l’air libre, nous pouvons réaliser que nous nous sommes trompés dans l'évaluation des conséquences : les gens ne partent pas en courant quand nous leur disons le fond de notre pensée, et la terre n’arrête pas de tourner. Au contraire, peut-être réalisons nous que nous portons tous cette tache indélébile : celle de notre humanité.

 

Bibliographie

 

  • Burgo, J. (2013). The difference between guilt and shame. Psychology Today.
  • Goop. (2022). Building Resilience against Shame and Self-Judgment. 
  • Klass, P. (2017). A healthy dose of guilt. The New York Times.
  • Manson, M. (2022). The best way to resolve your shame.
  • Miceli, M., & Castelfranchia, C. (2018). Reconsidering the differences between shame and guilt, Eur J Psychol, 14(3), 710-733.
  • Shen, L. (2018). The evolution of shame and guilt, PLoS ONE, 11;13(7).

 

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Dr Jici Lord-Gauthier, Psy.D.

Psychologue clinicien en cabinet privé

7229 rue Saint-Denis, bureau 103, Montréal, H2R 2E3

Services psychologiques | www.jicilordgauthierpsy.com

Infolettre | www.danslatetedunpsy.com

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