L’ennui et la solitude

#solitude psychologie santé mentale stress tristesse émotions Feb 09, 2022

Écrit par : Dr Jici Lord-Gauthier, psychologue clinicien

D’entrée de jeu, j’aimerais vous demander à quoi vous pensez en lisant ces deux mots : ennui et solitude? À quelque chose de sombre et négatif, voire angoissant? Ou à quelque chose de calme, ressourçant, ou même inspirant? Ou peut-être même toutes ces réponses?


Pour certains, depuis l’arrivée de la pandémie dans nos vies, les sentiments d’ennui et de solitude prennent une place surdimensionnée dans leur quotidien. Pour d’autres, c’est l’inverse : l’ennui et la solitude sont des réalités portées disparues depuis la difficile conciliation entre le (télé)travail et la famille.

Dans tous les cas, l'ennui et la solitude sont deux sentiments ayant généralement très mauvaise presse. Au-delà de la souffrance évidente, on reconnaît de plus en plus à quel point ils sont essentiels à notre santé psychologique, à notre créativité ainsi qu'à notre productivité. C'est pourquoi j'ai décidé aujourd'hui d’explorer un peu plus la question de l'ennui et de la solitude.

La solitude

La solitude désigne l'état d'être seul.e, c'est-à-dire de ne pas être engagé.e dans un rapport avec une autre personne. En réalité, il y a plus qu'une solitude : celle, objective, qui désigne le fait d'être seul.e, sans la présence de personne, et puis il y a celle, plus subjective, qui renvoie au sentiment d'être isolé.e d'autrui.

On peut se sentir isolé.e lorsque nous sommes pourtant entouré.e (p.ex. dans le metro, à l'épicerie, dans une conversation virtuelle sur Zoom), et on peut aussi se sentir attaché.e aux gens que l'on aime même lorsque nous sommes seul.e.s (p.ex. avoir une pensée pour un proche, avoir le souvenir d'un moment agréable avec quelqu'un, avoir hâte de voir un.e ami.e).

Lorsqu’elle est subie, la solitude est une souffrance. À l’inverse, lorsqu’elle est choisie consciemment, la solitude peut avoir un effet ressourçant. Encore faut-il, pour qu’elle soit bénéfique, qu’elle demeure en équilibre avec les différentes sphères de notre vie et que nous ayons la possibilité de briser l’isolement lorsque désiré.

Être capable d’être seul.e, cela représente la capacité à être présent.e à soi-même et à se détendre en ne faisant pratiquement rien, et donc être à l'écoute de ses propres pensées, émotions et sensations qui émergent à l'intérieur de soi lorsque le bruit extérieur diminue. S'exposer à ses propres pensées, errer dans un espace mental qui n'est pas structuré par l'autre ou par la distraction, tout ça peut faire assez peur. Pourtant, faire face à cette peur de temps en temps et cultiver l'art d'être seul.e permet de développer une sorte de relation de confiance, d'écoute et de bienveillance envers soi-même, en plus de favoriser notre présence et connexion avec l’environnement qui nous entoure.

L'ennui

Parlons maintenant de l'ennui. Source de détresse ou source d'inspiration, l'ennui est, entre autres, le sentiment que nous ressentons lorsqu'il n'y a rien à faire, ou que rien ne nous occupe le corps ou l'esprit. Quand nous éprouvons de l'ennui, le temps peut sembler au ralenti et le vide ainsi que la frustration peuvent se faire ressentir. Nous nous sentons alors fatigué.e.s, apathique.s, ou bien nerveux.ses et agité.e.s.

On dit parfois que l'ennui est l'envie d'avoir une envie. J’aime en ce sens concevoir l'ennui comme un sentiment très existentiel, renvoyant à des questions contemplatives comme : « Qu'est-ce qui donne du sens dans ma vie? Comment est-ce que je veux occuper mon temps libre? Qu’est-ce qui est important pour moi? » Ces questions peuvent devenir assez angoissantes, et pourtant lorsqu'elles sont bien régulées et canalisées, elles ont le potentiel d'amener à des remaniements importants dans nos choix, nos valeurs ainsi que nos perceptions de soi-même, de nos relations et du monde dans lequel nous vivons.

L’art de s’ennuyer, cela revient à apprendre à tolérer et même apprivoiser cet état, ce qui peut devenir une source assez incroyable d'inspiration. Effectivement, le fait de s'exposer à aucune ou très peu de stimulation est une façon de relaxer et de diminuer notre stress, en plus de développer nos capacités d'attention et de concentration. L'ennui nous permet d'errer dans nos pensées, nos désirs et nos fantaisies, et en laissant ainsi notre imagination s'exprimer nous pouvons arriver à des idées originales et créatives. Lorsque nous savons l'écouter, l'ennui peut nous en dire beaucoup nos besoins profonds, nos buts et nos valeurs.

Cultiver l’art de la solitude et de l'ennui

À quand date la dernière fois que vous avez fait le choix conscient de vous ennuyer ou d'être seul.e? Même si ces deux sentiments peuvent causer une réaction d’aversion ou de peur, il n’en demeure pas moins crucial pour notre équilibre psychologique de prendre le temps de faire le vide, c'est-à-dire de s’exposer de temps à autre à ces sentiments d'ennui et de solitude. J'ai cherché à brainstormer quelques actions, assez radicales à mon avis dans notre culture, pour s'exposer à ces sentiments :

  • Éteindre son téléphone (oui, mettre à off);
  • Prendre une marche seul.e et sans aucune distraction (et si possible, laisser le téléphone éteint ou à la maison);
  • Se permettre de refuser une invitation et profiter d'une soirée seul (on a le droit de faire ça);
  • Faire une chose à la fois en étant pleinement conscient.e (et donc éteindre la radio ou son émission préférée en lavant la vaisselle);
  • Aller à la salle de bain sans téléphone (et fixer le mur);
  • Faire une séance de méditation ou de respiration (par exemple avec l’application Headspace);
  • Se coucher par terre et simplement ressentir le poids de la gravité pendant quelques minutes;
  • Regarder par la fenêtre cinq minutes et se laisser tomber dans la lune (mon idée préférée).


Or, je vous invite gentiment à considérer la place que ces deux sentiments prennent dans votre vie. Trop ou pas assez? Peut-être trop en ces temps de distanciation sociale, ou peut-être pas assez lorsque nous pensons entre autre à la place des technologies dans nos vies. Cultiver progressivement l’art de la solitude et de l'ennui pourrait aider à rendre ces sentiments non seulement plus tolérables, mais plus agréables. En ces temps de restrictions, ô combien cela serait utile pour notre santé mentale de développer un rapport plus sain avec l’ennui et la solitude!

Bibliographie

Elpidorou, A. (2014). The bright side of boredom. Frontiers in Psychology, 03.


Higgs, M. M. (2019) Why you should find time to be alone with yourself. New York Times Magazine. 


Rubin, K. H., & Barstead, M. G. (2018). Social withdrawal and solitude. Dans M. Bornstein, M.E. Arterberry, K.L Fingerman, J.E. Lansford. (dir.), The SAGE Encyclopedia of Lifespan Human Development (p. 2101-2103). Sage Editors.


Talbot, M. (2020). What Does Boredom Do to Us—and for Us. The New Yorker.


Winnicott, D. (2015). La capacité d’être seul. Paris : Éditions Payot.


Wojtowicz, Z., Chater, N., & Loewenstein, G. F. (2019). Boredom and flow: an opportunity cost theory of attention-directing motivational states.


Zomorodi, M. (2017). How boredom can lead to your most brillant ideas. TED Talks.


Pour en savoir plus sur l'auteur:

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